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25.04.2008
Théologie de la libération
Les théologies de la libération en Amérique Latine: généalogies et transformations
PAR GUILLERMO KERBER
Introduction
C’est avec grand plaisir que j’ai accepté de venir vous rejoindre pour partager quelques idées dans le cycle de conférences - débats organisé par le Groupe Porteur Bolivie (GPB). Je remercie infiniment les organisateurs, particulièrement Sylvain Thévoz, et la Faculté Autonome de Théologie Protestante de l’Université de Genève pour cette invitation. Merci également au Centre Culturel Latino-Américain Tierra Incógnita d’avoir fait la liaison entre le GPB et moi. Accepter de venir représente un double défi pour moi. Premièrement parce que je dois parler en français (j’avais demandé à Sylvain de le faire en espagnol, sans succès). Deuxièmement parce que je voudrais partager un regard sur « les généalogies et transformations des théologies de la libération en Amérique Latine », contextualisé par ma vie à Genève et particulièrement par mon travail au Conseil Œcuménique des Eglises (COE), au sein de l’équipe des Affaires Internationales. Cela veut dire, un regard, une perspective intéressés par les développements politiques en Amérique Latine. Et que constate-t-on en Amérique Latine aujourd’hui sur le plan politique? Au moins un développement intéressant sinon inattendu. La victoire de Chavez le dimanche 3 décembre au Venezuela, l’élection de Daniel Ortega au Nicaragua, les gouvernements de « gauche » au Brésil, en Argentine, en Uruguay, au Chili ; le gouvernement d’Evo Morales en Bolivie, l’élection de Rafael Correa en Equateur, sont des signes qui vont au delà de conjonctures électorales. Il y a à mon avis, dans la plupart des cas, mais avec des différences importantes, un désir de changement sous-jacent exprimé lors des votations. On pourrait dire que l’Amérique Latine bouge. Et aux yeux des analystes politiques elle devient un cas digne d’être étudié. Est-ce que ces mouvements politiques ont quelque chose à voir avec la TL? J’espère qu’après ma présentation, qui sera un développement du titre suggéré par les organisateurs « Les théologies de la libération en Amérique Latine: généalogies et transformations », avec une attention particulière à la théologie catholique-romaine, nous aurons quelques instruments pour répondre à cette question.
1. Les généalogies des théologies de la libération en Amérique Latine.
Ce titre veut exprimer qu’il n’y a pas une seule généalogie ni une seule théologie de la libération. Si on veut comprendre le phénomène appelé théologies de la libération latino-américaines, ou plus communément « théologie de la libération » (TL) nous devons nous situer en Amérique Latine (pas en Afrique, en Europe, en Asie ou en Amérique du Nord) et dans les années 60 – 70, car la contextualisation « espace – temporel » est très importante.
L’Amérique Latine de la fin des années 60, début des années 70, est caractérisée par:
· Une affirmation des mouvements sociaux, qui se développent rapidement et poursuivent le changement social et structurel ;
· L’apparition des mouvements révolutionnaires dans toute la région, qui veulent le changement immédiat et qui optent pour la violence armée pour conquérir le pouvoir ;
· Divers intellectuels qui développent les Sciences Sociales Latino-américaines (CSLA) en présentant des théories de la dépendance et son « Korrelat », la libération. C’est dans les écrits des représentants des CSLA comme Theotonio dos Santos, Orlando Fals Borda ou Fernando Henrique Cardoso, (le même qui fut Président du Brésil avant Lula!) que nous trouverons la première expression de la libération.
· Un lien étroit entre réflexion et action. Ce sera une caractéristique des TL, mais pas seulement des TL. Egalement de la pédagogie de la libération avec, par exemple, Paulo Freire ou la philosophie de la libération, avec, par exemple, l’argentin Enrique Dussel et sa monumentale « Etica ».
· Au niveau de l’église catholique, la conférence générale des évêques latino-anéricains à Medellin (1968) adopte des documents presque révolutionnaires, concernant la justice, la paix, l’option pour les pauvres.
C’est, en résumé, une décennie bouleversée par de multiples manifestations sociales, politiques et théoriques.
C’est dans ce contexte, dans ce « humus » que les théologies de la libération sont nées. Avec des différences notables. Sans prétendre être exhaustif on peut dire que, par exemple, dans « Teología de la liberación » du péruvien Gustavo Gutiérrez, on voit l’influence du penseur marxiste péruvien José Mariátegui ; Leonardo Boff, mais aussi la « théopoétique » de Rubem Alves, sont clairement brésiliens ; les jésuites Jon Sobrino et Ignacio Ellacuria, présenteront une version centraméricaine (et jésuitique), qui dès les années 80 va inclure fortement la notion de « martyre », avec les assassinats de Monseñor Romero et d’Ellacuria et d’autres jésuites à El Salvador ; finalement dans les écrits de Juan Luis Segundo, Julio de Santa Ana, José Miguez Bonino, j’oserais dire que la théologie « rioplatense », de l’Argentine et de l’Uruguay, est faite en rythme du « dos por cuatro », du tango A mon avis, les théologies de la libération sont un exemple clair de la contextualité de la théologie.
2. Les contenus matriciels des théologies de la libération
Mais, s’il y a des différences significatives entre les théologies de la libération latino-américaines, pourquoi les appelle t-on comme ça ? La réponse qui paraît évidente n’est pas valable. Ce n’est pas parce que les théologiens parlent de libération. Segundo, par exemple, parlera plutôt de « Libération de la théologie » que de TL. Les TL ne sont pas des théologies du génitif, ce ne sont pas des réflexions théologiques autour d’un thème, dans notre cas la libération. Quel est le dénominateur commun ?
G. Gutiérrez dans son article « Teologia desde el reverso de la historia » écrit : “En la teología de la liberación hay dos intuiciones centrales que fueron además cronológicamente las primeras y que siguen constituyendo su columna vertebral. Nos referimos al método teológico y a la perspectiva del pobre”. Gutiérrez souligne ce que j’appelerais deux des contenus matriciels des TL: la perspective du pauvre et la méthode théologique.
La perspective du pauvre est la tentative de se situer (lieu social, lieu épistémologique) dans le lieu du pauvre. La notion du pauvre n’est pas, dans les TL premièrement une notion économique. Dans son Teología de la Liberación Gutiérrez écrit : "El pobre, hoy, es el oprimido, el marginado por la sociedad, el proletario que lucha por sus más elementales derechos, la clase social explotada y despojada, el país que combate por su liberación " Les différentes catégories sociologiques ou politiques : le marginal, l’opprimé, l’exclu, le vulnérable, la victime sont les expressions du sens du pauvre (ani, anav, anavim), qui est révélé dans la Bible et qui est au centre du message paradoxal du Jésus : « Heureux vous, les pauvres, le Royaume de Dieu est à vous » (Luc 6, 20 – TOB).
La méthode de la théologie de la libération(MTL) est l’autre intuition que présente Gutiérrez. La MTL a été présentée comme un affinage de la méthodologie des groupes de l’Action Catholique : voir – juger – agir. Ces trois moments réfèrent à la connaissance de la réalité (avec un instrumental adéquat) (voir), la confrontation de la réalité avec la Parole de Dieu (juger) et finalement l’action conséquente avec l’interprétation de la réalité. Une autre façon de le dire est celle que présente, par exemple, Ellacuria, "La teología ha sido históricamente reflexión sobre la fe, pero desde una situación determinada social y culturalmente ". La théologie est, pour les théologiens latino-américains un deuxième moment. Le premier moment est la réalité, la vie, l’histoire. La théologie comme deuxième moment est une réflexion, un retour sur la réalité. Gutiérrez dira: « La teologia como reflexion critica sobre la praxis histórica a la luz de la palabra, no solo no reemplaza las otras funciones de la teología como sabiduría y como saber racional, sino que las supone y necesita". Plus tard, une des meilleures oeuvres sur la MTL , à mon avis, la Théologie politique de Clodovis Boff, présentera les différents moments de la TL comme médiations : la médiation socio - analytique, la médiation herméneutique et l’articulation dialectique entre théorie et praxis[17]. C’est dans la médiation socio-analytique que l’instrumental marxiste est privilégié, en opposant une lecture dialectique de la réalité face à une lecture fonctionnaliste. Comme Clodovis Boff le souligne, c’est principalement la version althussérienne du marxisme, en différentiant le matérialisme historique du matérialisme dialectique, qui offre des possibilités attrayantes aux théologiens de la libération[18]. C’est cette relation avec le marxisme qui est une des raisons de la persécution de la hiérarchie vaticane de l’église catholique à la TL. En plus de ces deux éléments je voudrais en ajouter brièvement, quelques autres que je considère aussi comme parties des contenus matriciels des TL.
La dimension communautaire. L’expérience chrétienne latino-américaine est une expérience ecclésiale, communautaire. Les Communautés Ecclésiales de Base (CEBs) sont le moteur d’une nouvelle façon d’être église. Les CEBs reflètent, pensent, se rassemblent, célèbrent, fêtent la vie au milieu de la mort, la pauvreté, l’exclusion. C’est la nouveauté que Leonardo Boff souligne dans son livre Igreja: Carisma e Poder. Les communautés, aussi, lisent la Bible. La lecture populaire de la Bible devient aussi une méthode qui rapproche la Bible de la réalité quotidienne. Finalement il y a un contenu qui est presque systématiquement oublié : la spiritualité. Pourtant elle est aussi à la genèse des TL. « La teología de la liberación », écrivait Leonardo Boff « nació de una profunda experiencia espiritual : la sensibilidad y el amor por los pobres que componen las grandes mayorías de nuestro continente »[22]. La spiritualité de la libération est présente dans les écrits de Gutiérrez[23]ou Leonardo Boff[24].
3. Les transformations
La question générale qu’on pourrait se poser est de savoir si les actuelles manifestations théologiques en Amérique Latine peuvent s’appeler TL. Premièrement nous devrions voir quelles sont les manifestations théologiques actuelles.
Si je devais choisir quelques manifestations significatives de la théologie latino-américaine aujourd’hui, je dirais que cinq parmi les plus importantes sont : la théologie indigène, la théologie écologique, la théologie économique, la théologie féministe et la théologie pentecôtiste. Cette nouvelle conscience de la relation avec la terre, cette redécouverte est à la base de la théologie écologique de Leonardo Boff. Après ses classiques « Jesucristo Libertador » et « Igreja. Carisma e poder »[27], depuis les années 90 sa production bibliographique se centrera sur la question écologique. Il essayera d‘articuler le cri des pauvres, caractéristique de la TL, avec le cri de la terre, le cri de la création. Une autre dimension non présente dans les années 70 et qui fut développée ultérieurement est la relation entr théologie et économie. Les analyses du pourquoi de l’existence des pauvres et les modèles économiques appliqués en particulier le néolibéralisme, deviennent centraux. Comme le souligne Jung Mo Sung, l’économie était une discipline presqu’absente de la TL à ses origines. Une quatrième manifestation théologique latino-américaine contemporaine est la théologie féministe et dans certains cas éco-féministe latino-américaine. Les revendications du mouvement féministe sont incorporées dans une lecture qui prend en compte le contexte latino-américain.Une cinquième manifestation est la théologie pentecôtiste. Le mouvement pentecôtiste et charismatique a eu une croissance impressionnante en Amérique Latine. Une interprétation simpliste oppose TL et pentecôtisme. Le monde pentecôtiste est beaucoup plus complexe. Il y a aussi des efforts pour interpréter le pentecôtisme en clé libérationniste.
4. Conclusion
Je voudrais retourner à la question du début. Est-ce que les TL ont quelque chose à voir avec les changements politiques contemporains en Amérique Latine ? Evidemment la réponse n’est pas simple. Il n’y a pas, je crois, une relation directe. Mais si nous prenons, par exemple, le gouvernement Lula au Brésil, il y a eu une relation entre les CEBs et la création du PT. Le support de théologiens de la libération comme Frei Betto ou Leonardo Boff au Président Lula, fut clair au début de son premier gouvernement. Aujourd’hui après son réélection, les critiques d’il y a un ou deux ans ne sont plus si audibles. C’est, je le répète, et pas seulement dans le cas de Brésil, une question complexe. Une question, qui à mon avis, doit se poser dans un contexte différent. Le monde n’est pas le même qu’il y a vingt ou trente ans. L’Amérique Latine aujourd’hui n’est pas l’AL des années 70, 80. Il n’y a pas des dictatures ou de confrontations armées, mais la pauvreté, la violence, la corruption, la destruction environnementale sont des défis présents dans tous les pays. Les TL comme théologies politiques doivent, urgemment, réfléchir sur les implications de la démocratie, dans un contexte de mondialisation, de renforcement des fondamentalismes religieux. Les TL ont-elles quelque chose à dire aujourd’hui? Ou est-ce qu’on devra parler d’un après la TL ? Ce sont autant de questions pour les prochaines rencontres.
18:15 Publié dans Guillermo Kerber | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : théologie, libération, amérique latin, kerber, genève, thévoz, scholl

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